La force de l’être (2/2)

Comme dans un précédent article, je vous propose de percevoir, au travers des propos d’une personnalité contemporaine, comment l’être d’une personne peut se manifester de manière singulière.

Michel Bouquet, acteur exceptionnel aujourd’hui âgé de 90 ans, se produit toujours sur scène, à Paris et en province. Il s’est confié à Annick Cojean dans le quotidien Le Monde, le 24 avril dernier, sur la naissance de sa vocation. Vous observerez, dans cet extrait d’entretien, comment il s’est senti poussé dans cette direction, presque malgré lui. Et comment un célèbre acteur de la Comédie Française de l’époque, Maurice Escande, a su déceler sa vocation : une rencontre d’être à être.

Michel_Bouquet

« Je ne serais pas arrivé là si une force mystérieuse n’avait pas poussé le petit apprenti pâtissier que j’étais à frapper un dimanche matin à la porte d’un grand professeur de théâtre. Je suis encore incapable d’expliquer ce qui m’a pris ce jour-là. Une étrange impulsion. Nous étions en 1943, en pleine Occupation. Je travaillais chez le pâtissier Bourbonneux, devant la gare Saint-Lazare à Paris, et j’habitais avec ma mère qui tenait un commerce de mode au 11, rue de la Boétie. Elle m’avait recommandé d’aller à la messe et j’avais pris sagement le chemin de l’église Saint-Augustin. Et puis voilà qu’au bout de la rue, j’ai bifurqué. Je me suis engagé sur le boulevard Malesherbes dans le sens opposé à l’église, suis parvenu à la Concorde et me suis engouffré sous les arcades de la rue de Rivoli jusqu’au numéro 190, une adresse, dénichée dans un bottin, que j’avais notée sur un petit bout de papier, dans ma poche depuis plusieurs jours. J’ai frappé chez le concierge et demandé M. Maurice Escande, le grand acteur de la Comédie-Française. « Il habite au dernier étage, vous ne pouvez pas vous tromper, il n’y a qu’un seul appartement. » J’ai sonné. Je n’avais pas encore 17 ans.

Qu’attendiez-vous ?

Rien. Je ne pensais rien, je ne savais rien. Même pas qu’il donnait des cours de théâtre. Mais il m’avait fasciné au Français où je l’avais vu, avec ma mère, jouer Louis XV dans la pièce Madame Quinze de Jean Sarment. Il était beau, à la fois sympathique et impressionnant. Et je m’étais dit qu’il représentait quelque chose de noble. Rien d’autre n’était conscient.

Que s’est-il alors passé ?

Une gouvernante a ouvert la porte : « Monsieur Escande est en train de se préparer pour aller à son cours de théâtre, mais enfin, entrez ! » Elle m’a fait patienter quelques minutes et j’ai entendu la voix d’Escande lui répondre : « Qu’il attende, je vais le voir. » Cela m’a paru fou, mais j’avais moi-même provoqué cette situation, alors j’ai pensé : il faut tenir, il faut tenir. Et Escande est arrivé. Charmant. « Vous avez préparé quelque chose ? », m’a-t-il demandé. « Je sais la tirade des nez de Cyrano de Bergerac. » « Alors dites-la. » J’ai commencé : « C’est un peu court jeune homme ! On pouvait dire… Oh dieu ! Bien des choses en somme… » Il a dit : « Eh bien, vous avez déjà une bonne voix, une bonne articulation. Mais vous n’auriez pas quelque chose de plus représentatif de votre âge ? » J’avais appris un petit poème de Musset et je me suis lancé : « Du temps que j’étais écolier, je restais un soir à veiller, dans notre salle solitaire. Devant ma table vint s’asseoir un étranger vêtu de noir, qui me ressemblait comme un frère… » Il a dit : « Très bien. Je vais tout de suite à mon cours, venez avec moi. »

Et vous l’avez suivi ?

Sans hésiter ! Oubliant la messe, ma mère, la pâtisserie, l’heure, tout. Nous sommes allés jusqu’au théâtre Edouard-VII en passant devant la Kommandantur et de nombreux soldats allemands. Deux cent cinquante élèves l’attendaient. Une vraie volière. Il m’a invité à me mettre au dernier rang de l’orchestre afin que j’assiste au cours. Et j’ai observé, envieux, des jeunes gens présenter des scènes devant leur professeur. Je me disais : « C’est inouï, ils ont la chance de ne faire que ça. Jouer ! » Jusqu’au moment où Escande a demandé à un élève de venir me chercher pour dire mon poème de Musset. Je me suis mis à trembler de tous mes membres, c’était une chose terrible, je suis monté sur la scène et j’ai commencé.

Les autres élèves étaient attentifs ?

Non ! C’était la fin du cours, ils se dispersaient, personne n’écoutait. Alors Escande s’est levé. Il m’a confié plus tard avoir pensé que s’il me laissait repartir ainsi, il ne me reverrait plus jamais. Il fallait qu’il provoque quelque chose. Il a crié : « Le cours n’est pas fini. Au lieu de bavarder et de faire des plans pour l’après-midi, vous feriez mieux de prendre une leçon. » Il s’est tourné vers moi et m’a lancé : « Recommencez. » Et j’ai redit le poème. En larmes. Complètement envahi par l’instant. Et j’ai senti que ce moment décidait de toute ma vie. Les élèves sont repartis en silence. Escande m’a dit : « Nous allons aller voir votre maman. »

Et vous avez marché ensemble vers la rue de la Boétie ?

Oui. Ma mère, sidérée, a découvert Escande sur le pas de sa porte. « Madame, a-t-il déclaré, je suis venue vous voir parce qu’il faut que ce petit fasse du théâtre. » Elle a dit : « Son père est en Poméranie, prisonnier, je ne peux pas prendre cette responsabilité sans son accord ! » Il a répondu : « Ne vous préoccupez pas. » Mais elle a insisté : « Il a sa petite paye et… » Il l’a interrompue : « Il assistera gratuitement à mon cours, il sera pris au conservatoire et je vous assure qu’il gagnera très vite sa vie. Il doit faire du théâtre. » Puis il est reparti. A 13 heures, ce dimanche de mai 1943, j’étais acteur. Fini la pâtisserie. J’étais définitivement acteur. »
Peut-être verrez-vous, dans ces différents témoignages publiés précédemment et cette semaine, des personnalités exceptionnelles, et ne vous sentirez-vous pas plus concernés que cela. Peut-être serez-vous tentés de vous comparer et de vous dire que vous n’avez pas une vocation d’acteur ou d’humanitaire. Pourtant, notre expérience à PRH nous prouve que toute personne possède en elle cet étonnant réservoir d’énergies positives et de créativité que nous appelons l’être. Tous ceux et celles qui se sont mis à l’écouter et à vivre en accord avec lui peuvent témoigner que leur vie a changé, peu à peu, dans le sens d’une plus grande audace, d’une plus grande liberté, et de plus d’altruisme. Cela s’incarne parfois dans des appels étonnants, qui réorientent l’existence des personnes. Souvent, c’est simplement la vie et les relations ordinaires qui trouvent une autre densité et profondeur. Alors, osons écouter notre être. Apprenons à vivre en accord avec lui !

Régis Halgand, formateur agréé PRH

8 réflexions sur “ La force de l’être (2/2) ”

  1. Ce sont de ces sortes de cris de l’âme qui déchirent le temps et l’espace. Ils transcendent notre condition humaine. Ils l’accomplissent.

  2. Merci Régis d’avoir pris l’initiative de cette rubrique. Cela me fait beaucoup de bien, me fortifie dans ce que j’ai compris aussi !!
    Monique Praline

  3. Cela me fait chaud au cœur de lire ce témoignage de Bouquet. cela réveille mon audace, me stimule… la force de l’être et contagieuse !
    merci Régis !

  4. Merci. Très beau, cette lecture me réveille et remet de la lumière sur des évènements de ma vie où je me suis sentie poussée de l’intérieur.

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