«L’humanité n’est pas un état, mais un projet »

Rencontre avec Jean-Claude Guillebaud

Le célèbre auteur du Principe d’Humanité se veut rassurant. Nous sortons dune «gueule de bois» politique très «fin de siècle», mais l’homme citoyen va se réveiller.

 N’est-ce pas l’un «des principes de l’humanité» que de s’inscrire dans une histoire, pas seulement personnelle, mais aussi collective ?

 Jean-Claude Guillebaud : J’ai retenu une très belle remarque du Talmud : «L’être humain a un point commun avec le saumon, c’est qu’il n’est jamais autant lui-même que quand il remonte le courant». Comprenez : lorsqu’il affirme sa volonté contre la fatalité. Je suis convaincu que nous autres, occidentaux, nous nous sommes construits depuis plus de 2000 ans contre l’idée même de destin. Nous pensons que le futur sera ce que nous construirons, autrement dit, que nous sommes co-créateurs du monde à venir. C’est la même idée qui fonde la démocratie : celle de convoquer les citoyens pour qu’ils contribuent à construire l’avenir.

 Aujourd’hui, cette idée n’est-elle pas ébranlée ?

 J.C. G. : Elle a été ébranlée par les grands désastres du XXème siècle, car elle a été à la source de beaucoup de totalitarismes, de massacres. Ce qui a entraîné une réaction de repli : «adaptons nous au monde plutôt que de faire des vagues, trouvons des formes de sagesse, de stoïcisme». D’où l’intérêt pour les philosophies orientales, par exemple, ou l’écologie. On renonce à agir sur le monde pour ne pas causer de catastrophes.

 Est-ce la raison pour laquelle les citoyens se détournent de la politique ?

 J.C. G. : Cette renonciation est dangereuse, mais elle s’explique. Nos sociétés deviennent complexes. Nous avons le sentiment d’avoir peu de prise sur certains mécanismes, ce qui décourage d’agir. Ou bien nous redoutons de mal comprendre et, par conséquent, de mal faire. Depuis une quinzaine d’années, le taux d’abstention aux élections ne cesse d’augmenter. Mais si l’on s’abandonne à la jouissance du présent et que l’on renonce à transformer le monde, cela veut dire que l’on accepte les injustices, qu’on admet les riches et les pauvres, que les forts oppriment les faibles, etc.

 Au risque de laisser l’économie marchande mener le monde…

 J.C. G. : Pour désigner les logiques mécaniques qui nous dépossèdent, Heidegger employait l’expression «processus sans sujet», des processus qui se déploient tout seuls, n’ont pas besoin de nous. C’est ce qui se passe avec l’économie internationale actuellement, si l’on en croit les financiers : «il n’y a plus de pilote dans l’avion de la finance mondiale, répètent-ils, mais un mécanisme qui tourne tout seul». Nous, citoyens de base, avons été un peu intoxiqués par un discours qui voulait nous faire croire que tout ça, c’est trop compliqué pour nous, qu’il valait mieux le laisser aux experts. Les hommes politiques portent aussi une grande responsabilité. Ils se sont dédouanés en tenant un discours de l’impuissance, «on ne peut rien faire contre le chômage, telle fermeture d’usine». Leur pouvoir a été réduit, c’est vrai, car le monde est désormais interdépendant. Mais ils en ont rajouté, comme alibi à leur inaction. Cela permet de faire n’importe quelle promesse électorale et de ne pas la tenir…

 L’implication ne s’est-elle pas plutôt transformée ? On œuvre davantage dans des associations…

 J.C. G. : Les quelques personnes qui agissent encore adoptent des positions modestes, d’attente : on agit dans les O.N.G. ou les associations, à sa porte, sur les petites injustices, de manière concrète. Ces actions sont estimables, nécessaires, mais elles ne suffisent pas. Elles ne dispensent pas de donner son avis sur le monde, au risque même de se tromper. De récents mouvements, comme le mouvement anti-mondialisation, le proclament : «un autre monde est possible», il n’est pas qu’une marchandise.

 Vous demeurez donc optimiste pour l’avenir ?

 J.C. G. : Des événements nous réveillent. L’attentat du 11 septembre 2001 aux États-Unis, le deuxième tour des élections présidentielles françaises témoignent que la démocratie est plus fragile qu’on ne le croyait. Nous mesurons alors à nouveau l’importance de la solidarité, de la politique.

Je pense que nous venons de traverser une dizaine d’années «fin de siècle», de grand désenchantement -après l’effondrement du communisme notamment-, comme une «gueule de bois» politique. Mais je suis optimiste pour l’avenir. Et je fais confiance aux jeunes. Six mois avant mai 1968 de nombreuses enquêtes paraissaient sur le thème de la «dépolitisation de la jeunesse»…

 Propos recueillis par Marie-Christine Colinon, (extrait de la lettre PRH n°22 dossier sur « prendre sa place dans la société, oser ou subir »)

 Jean-Claude Guillebaud est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : «Le Principe d’humanité», «La Refondation du monde» et «La Tyran

 

 

2 réflexions sur « «L’humanité n’est pas un état, mais un projet » »

  1. Je connais cette belle personne par son bloc-notes dans l’hebdomadaire « La vie ». Il est journaliste, écrivain, essayiste; il a écrit ,entre autres ce bel essai « Comment je suis redevenu chrétien ». Je trouve en lui beaucoup d’humilité, de recul (il a été reporter de guerre), d’amour des personnes, des humbles.Il ne faut surtout pas se priver de le lire!

  2. Bonjour,

    Dans sa réponse à votre première question, Jean-Claude Guillebaud dit : « Je suis convaincu que nous autres, occidentaux, nous nous sommes construits depuis plus de 2000 ans contre l’idée même de destin. »
    Je retrouve dans cette conviction, une vision traditionnelle de la culture orientale, celle d’un fatalisme qui se traduit dans les pratiques spirituelles, par une recherche de la dimension transcendante de l’être « limitée » (si je puis dire ainsi) à elle-même, par opposition à la culture occidentale orientée vers l’action sur le monde extérieur et dont la recherche de croissance personnelle en est une représentation.
    Et, en l’entendant, je n’ai pu m’empêcher de partager ici une citation de Carl G. Jung qu’une formatrice en Self Coaching (ou « coaching de l’être » pour vous en donner une traduction plus parlante) m’a fait découvrir en fin de semaine dernière et que je trouve très stimulante pour le travail intérieur que cette recherche demande : « Jusqu’à ce que vous rendiez conscient l’inconscient, il dirigera votre vie et vous l’appellerez « destin ». »
    Bien cordialement,

    François

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