Donner une chance à la relation

Il y a quelques jours, je vois dans la vitrine d’un magasin un petit haut charmant qui attire mon regard. Cela tombe bien, le soleil arrive et j’ai besoin de T-Shirts pour l’été. J’entre dans la boutique, la vendeuse est derrière son comptoir, yeux baissés. Je la salue, lui demande si je peux essayer le haut que j’ai trouvé toute seule en rayon. Elle répond un vague « oui ». Je passe en cabine, enfile le T-Shirt, ressors me regarder dans la glace en pied, près du comptoir. La vendeuse ne lève pas les yeux sur moi. Son attitude m’étonne. Je n’ai pas croisé une fois son regard depuis que je suis entrée dans la boutique, et cela me frustre. Je l’interpelle :

– « Vous en pensez quoi ? »

– « Il est très bien, me dit-elle, toujours sans me regarder, c’est pour cela que je l’ai mis en vitrine ».

Là, je suis agacée. Je lui parle de moi dans le T-shirt, pas du T-shirt tout seul ! Je lui réponds du tac au tac : « le T-Shirt, c’est une chose, mais est-ce qu’il me va bien, c’en est une autre ! » Pas de réponse.

Perplexe, je fais un tour du magasin pour réfléchir, le T-shirt sur le dos, et j’entends la vendeuse grommeler. Je commence à me demander ce qui se passe.

Sortie de la cabine, au moment de régler (l’envie m’a traversée, l’espace d’un court instant, de renoncer à acheter le vêtement pour la punir de son attitude mais je me suis reprise…) je m’intéresse à ce qu’elle fait : il doit bien y avoir une raison pour qu’elle m’ignore à ce point ! Comme je suis tenace, je retente le dialogue, une deuxième fois, mais ma question la concerne, cette fois-ci : « Ca a l’air vraiment compliqué ce que vous faites ! ».

Là, pour la première fois, c’est elle qui me regarde : « Ah c’est affreux, me dit-elle d’un air malheureux. Je n’arrive pas à m’y retrouver. J’essaie d’écrire les prix sur les étiquettes pour ces bijoux qui viennent de rentrer mais je ne peux pas lire les chiffres, la créatrice écrit trop petit ! » Le dialogue s’enchaîne tout naturellement, nous échangeons quelques phrases. Au moment de partir, je lui souhaite bon courage et elle me salue chaleureusement.

En quittant la boutique, je me sens toute joyeuse. Il y a eu relation ! Certes pas une relation profonde, intime, durable, mais une relation vraie, où l’une a pu exprimer ses difficultés et l’autre compatir. Et pourtant ce n’était pas gagné au départ.

En m’intéressant à elle, j’ai changé de lieu en moi. Je suis parvenue à me décentrer de mon agacement pour essayer de comprendre son attitude. J’ai quitté ma sensibilité, vite réactive quand je ne me sens pas reconnue (même pas regardée, en l’occurrence !) pour me centrer sur mon empathie naturelle. Et cela a tout changé. Il a suffi de si peu : juste une question, pour passer d’un vide à un échange authentique. Un petit moment anodin, mais pas tant que cela.

Je suis joyeuse car une fois encore, je fais l’expérience que c’est en s’ouvrant à l’autre qu’on crée le mouvement. Que rester centré sur ses frustrations paralyse et empêche la vie de circuler. Que quand je me sens agacée, atteinte, blessée … il suffira parfois que je me tourne vers l’autre pour le comprendre et redonner une chance à la relation.

Marie-Pierre Ledru, formatrice agréée PRH

 

14 réflexions sur « Donner une chance à la relation »

  1. merci, Marie-Pierre, de ce beau témoignage ancré dans le quotidien. Je te rejoins dans ce choix apparemment anodin mais très constructif du tissu humain.

  2. Cela résonne fort en moi en ce moment où je me trouve à tenter de favoriser un retour de relation entre un fils et ses parents, et aussi au sein d’un couple en difficulté!

  3. Waouhh !!! Mais c’est tout vrai ça. Moi aussi, je vais essayer de me tourner vers l’autre et quitter mes frustrations. Cet exemple m’encourage à OSER, moi aussi. Merci Marie-Pierre.

  4. Merci Marie Pierre ;

    Merci pour cette démonstration de l’ajustement qui demande de l’écoute intérieur que l’on quitte souvent quand la réaction ou l’attente d’être pris en compte vient .Cela m’appelle a changer plus souvent de lieu intérieur pour de meilleurs relations .

  5. Oui merci Marie-Pierre pour cette page de vie bien ancrée dans le quotidien …C’est tellement vrai, ce changement de lieu intérieur me donne un autre regard sur l’autre, sur le vécu, mes sensations changent et la relation peut repartir …
    Merci pour ce bel encouragement.

  6. Merci Marie-Pierre, cela m’encourage aussi à persévérer dans le sens de l’ouverture à l’autre et ne pas rester bloquée sur ma frustration, ma revendication d’être moi aussi entendue… et cela marche, je l’ai expérimentée avec une auxiliaire de vie… assez désagréable… Je lui aie demandé si cela allait et j’ai tout de suite vue un sourire revenir sur son visage, tout en me donnant des nouvelles d’elle et de sa famille. C’est exigeant… et ce n’est pas toujours facile de faire le choix de l’ouverture …. mais c’est un encouragement à persévérer.

  7. Merci de nous faire voir que chacun-e de nous peut faire dans son quotidien une différence signifiante. Lorsqu’il y a relation plutôt qu’absence de relation comme vous l’exprimez si bien, ce n’est en effet jamais banal mais profondément satisfaisant.

    1. « En quittant la boutique, je me sens toute joyeuse. Il y a eu relation ! Certes pas une relation profonde, intime, durable, mais une relation vraie, où l’une a pu exprimer ses difficultés et l’autre compatir. Et pourtant ce n’était pas gagné au départ. »
      Mais si la vendeuse était restée hermétique, fermée, renvoyant l’image que la cliente la dérangeait, malgré ses effort de communication ? alors ?
      Alors la cliente serait repartie frustrée, triste, déçue, interrogative.Que faire alors de ces pénibles sensations ? de ce sentiment d’échec ?
      Relativiser, certes, se dire qu’on ne remettra plus les pieds dans cette boutique ? Malheureusement la situation se produit aussi dans ce sens, et c’est la démonstration que tous les rapports humains sont importants, même les plus anodins. Nous sommes des êtres de relation !

      1. Oui le risque de l’échec demeure, toujours. Mais, même si la vendeuse était restée fermée, je me serai dit qu’au moins, j’aurai fait ma part. Dans une relation, on est deux. on ne peut pas forcer l’autre, mais juste faire sa part. et c’est déjà beaucoup. Je serai sortie déçue, sans doute, mais en paix avec moi d’avoir fait mon possible. Ce n’est déjà pas si mal.

  8. J’aime quand on passe ainsi de la mort à la vie. Quelle joie, quelle délivrance ! Réussir à lâcher son attente, sa frustration, et se tourner vers l’autre : un vrai chemin de vie. Je crois que c’est ça aimer. Et comme la vie est belle quand l’autre répond à cet amour et que la relation s’engage, simple, banale, mais si importante, si réjouissante !

  9. Rester centrer sur ses frustrations paralyse et empêche la vie de circuler.
    Que c’est vrai ! Cette parole me parle beaucoup et m’interpelle énormément ce matin. L’appel à la relation et à la vie cogne furieusement parfois alors sue les frustrations et les limites sont là. Pas facile à gèrer et pourtant l’exemple
    montre bien le pas accessible à faire.
    Merci Marie-Pierre de ce partage qui me remontre le chemin.
    Françoise M

    1. Oui votre commentaire est passé Françoise ! J’espère que vous entendrez plus distinctement l’appel à la relation qui cogne, c’est une belle image !

  10. Oui, bien sûr, je vois dans ce témoignage que vous êtes allé « sur la colline de l’autre » comme on dit en communication non violente (ou que vous êtes entrée dans son cadre de référence dirait Rogers), ce qui demande de pouvoir quitter la sienne, en l’occurrence la zone de sensibilité qui réagissait à son comportement par de la frustration.

    Ce que j’ai appris aussi, c’est que pour engager ce mouvement, il s’agit de s’en sentir la disponibilité intérieure. Quand la frustration touche une blessure, c’est beaucoup plus difficile.
    Selon Marshall Rosenberg, il s’agit en tel cas d’avoir suffisamment s’être donné ou avoir reçu suffisamment d’empathie pour apaiser notre sensibilité avant de pouvoir se rendre disponible à l’autre avec congruence, surtout lorsque son comportement nous est désagréable.

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