Latifa Ibn Ziaten, fondatrice de l’association Imad pour la jeunesse et la paix

Le 11 mars 2012, Imad Ibn Ziaten, un militaire de 30 ans, est assassiné par Mohammed Merah. La mère d’Imad, Latifa, a choisi de donner du sens à la mort de son fils en créant une association pour promouvoir la paix et le dialogue auprès des jeunes en difficulté. A travers ses interventions dans les établissements scolaires et pénitentiaires, dans l’accompagnement qu’elle propose aux jeunes et à leurs familles, elle poursuit un même objectif : « Qu’il n’y ait plus jamais de Mohammed Merah ». A l’occasion de la sortie d’un film* qui lui est consacré, elle nous parle de son combat.

 

 

PRH : Votre fils a été assassiné. Comment avez-vous eu le courage de vous battre et d’agir ?

Latifa Ibn Ziaten : Les jours qui ont suivi la mort d’Imad ont été très difficiles. Pourtant je ne me suis pas laissé aller. J’ai toujours entendu dans ma famille qu’il fallait être fort, ne jamais baisser les bras. Mon fils est mort debout, il n’a pas voulu se mettre à genoux. Moi non plus je ne pouvais pas me résigner. J’ai donc créé cette association pour lui, pour sa mémoire. Je me suis dit : « Mon fils, ta vie s’arrête mais pas la mienne ». Mais je ne savais pas, dans un premier temps comment j’allais travailler.

Je me suis rendue sur les lieux de son assassinat, puis dans la cité où a vécu Mohammed Merah. J’avais besoin de comprendre, de savoir qui était cet homme qui avait tué mon fils. Sans révéler qui j’étais, j’ai parlé à des jeunes de la cité qui m’ont décrit Mohammed Merah comme d’un héros de l’Islam, un martyr. Je leur ai dit alors : « Je suis la mère d’un des soldats qu’il a assassinés et vous me dites que c’est un martyr ? » Il y a eu un grand silence, puis l’un deux a pris la parole. « On est désolés Madame, on ne voulait pas vous blesser. Mais regardez où on vit ! On n’est pas reconnus, on est comme des rats ici. »

Là, j’ai compris ce que j’avais à faire. J’ai eu envie de tendre la main à cette jeunesse en perdition. Je leur ai dit « Vous pouvez faire autre chose que vivre dans la haine ! Il ne faut jamais baisser les bras. »

PRH : Que peut-on faire pour aider ces jeunes ?

Latifa Ibn Ziaten : Quand un enfant n’est pas aimé, guidé, qu’il n’a pas la possibilité de rêver, il ne peut pas grandir. Certains parents aujourd’hui sont complètement dépassés, ils ne dialoguent plus avec leurs enfants. Pourtant c’est à la famille d’écouter et d’accompagner un enfant. Chacun a en soi un moteur qu’il est le seul à pouvoir démarrer. Mais la volonté de lancer le moteur, d’avancer, c’est aux adultes de le transmettre à l’enfant. C’est un coup de pouce qui contribue à lancer la machine.

PRH : Quel est l’objectif de votre association ?

Latifa Ibn Ziaten : Il s’agit de donner une chance aux jeunes pour aller vers l’autre, s’accrocher, avancer. Chaque semaine, je fais des conférences dans les collèges et les lycées. Je parle d’amour, de l’amour d’une mère, de l’amour de la vie. Certains jeunes se mettent à pleurer en m’entendant. L’un d’eux m’a dit « ma mère ne m’aime pas ». Comment s’en sortir si on ne se sent pas aimé ?

Je travaille aussi avec les parents pour les aider à comprendre leurs enfants et leur donner un cadre. Cela passe par des choses simples. Par exemple partager un repas quotidien en famille. Cela n’a l’air de rien, pourtant c’est là qu’on peut observer son enfant, l’écouter, parler avec lui.

PRH : Vous avez récupéré plusieurs jeunes sur le point de partir en Syrie. Comment faites-vous avec eux ?

Latifa Ibn Ziaten : C’est un long travail qui demande du temps et beaucoup d’énergie. Il faut instaurer la confiance jusqu’à ce que quelque chose se passe en lui. Cela implique aussi de rétablir la vérité et déjouer les idées fausses qu’ils ont sur l’islam. Plusieurs jeunes m’ont dit « Vous m’avez réveillé ». Quand un jeune sort de l’embrigadement, je vois mon fils grandir. Je me dis qu’il n’est pas mort pour rien.

PRH : Vous agissez pour le vivre ensemble. Concrètement, que peut-on faire, chacun à notre niveau ?

Latifa Ibn Ziaten : Le vivre ensemble, c’est quelque chose de très concret qui passe par des actes simples. Regarder quelqu’un dans les yeux sans avoir peur de sa différence. Beaucoup me disent que certains jeunes leur font peur. Ces jeunes se construisent une image qui impressionne alors qu’à l’intérieur d’eux-mêmes, ce sont eux qui ont peur. Il ne faut pas s’arrêter à la façade, la beauté est à l’intérieur.

Si on se laisse arrêter par ses peurs, on n’avancera pas. Pour dépasser ses peurs, il faut aller vers l’autre, s’intéresser à lui, entrer en relation.

Encore une fois, cela passe par des tous petits gestes : se mettre en lien avec son voisin, lui rendre un service, parler à un gamin qui fait des bêtises, sourire. Si chacun de nous donnait 5% de son temps pour s’ouvrir à l’autre, on pourrait construire une société plus fraternelle.

Association Imad pour la jeunesse et la Paix. www.association-imad.fr

*Latifa, le cœur au combat, sortie le 4 octobre.

propos recueillis par Marie-Pierre Ledru, formatrice agréée PRH

 

10 réflexions sur “ Latifa Ibn Ziaten, fondatrice de l’association Imad pour la jeunesse et la paix ”

  1. Merci pour ce témoignage émouvant et très fort. Je fais le lien avec la pédagogie PRH qui met la personne en relation avec le coeur de soi : c’est un travail pour la paix, la paix profonde entre les personnes.

  2. Comme il est Bon d’entendre et de voir une « Tisserande » à l’œuvre!
    « Les tisserands » d’Abdenour Bidar.
    Latifa a choisi de ne pas rester murée dans son chagrin et sa rancoeur. Elle a converti l’un et l’autre en écoute et Amour….elle œuvre au combien à restaurer à sa mesure « le tissu dechiré du monde ».
    Merci à Marie-Pierre, qui par ce bel interview, vient nous interpeller: comment en effet, là où nous sommes et avec qui nous sommes, comment contribuer nous aussi à cette « restauration »….. et découvrir peut-être, qu’à notre manière nous sommes aussi de ces tisserands-colibris!?
    De ceux qui continuent avec persévérance et bonheur à faire grandir en eux ce « triple lien » indissociable: lien à soi même sans lequel ne peuvent grandir ni le lien à l’Autre, aux autres, ni le lien à la Nature.

  3. Merci pour ce témoignage vitalisant !
    Je suis touchée par l’importance du regard vers l’autre dont parle Imad et qui me rappelle le sujet d’un autre blog sur l’impact possible en l’autre quand il reçoit notre regard

  4. Quelle femme magnifique ! Merci, Marie-Pierre, de nous avoir permis de la rencontrer. Elle nous invite à construire des ponts et pas des murs, à aimer au lieu de nous laisser guider par nos peurs, à nous ouvrir au lieu de nous replier. Quelle belle leçon d’humanité !

  5. Oh merci, Marie-Pierre pour cette rencontre. Cette dame est incroyable, je la « suis » depuis bien longtemps, elle es toujours à l’œuvre. Pour moi aussi c’est une tisserande, une femme de réconciliation !

  6. Merci pour ce témoignage,rayonnant d’Éspérance pour tous ces jeunes qui croisent le regard ,le sourire,la parole de cette Maman éprouvée.Cette parole qui parle d’amour, puisse t-elle être une lumière d’espoir pour la jeunesse,espérance de l’avenir…

    Françoise

  7. Tout a été dit… Merci Marie-Pierre de me faire connaître un peu mieux cette femme qui m’est chère pour l’avoir vue 1 ou 2 fois à la télévision. Quel bonheur une personne qui voit et révèle le meilleur dans l’autre, en particulier dans ces jeunes. ça réveille ce meilleur en moi aussi…et m’invite un peu plus à être, à ma mesure, dans le quotidien, une « révéleuse » de la beauté de tout être humain…

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