« Quand la moutarde me monte au nez »

Nous connaissons tous cette expression qui désigne la montée en nous d’une sensation désagréable telle que nous sommes prêts à « sortir de nos gonds » ou « péter un plomb  ». Tiens, encore des expressions populaires pour parler de ce qui se passe en nous !

Cette phrase m’a été très utile, il y a peu, lors d’un repas. Alors que la conversation va bon train, je sens grandir en moi une sensation de tension, de gêne. La manière dont les choses se passent ne me convient pas. Je suis certainement le seul à vivre cela. Mais, pour autant, j’interviens pour dire à mon interlocuteur, en essayant de ne pas être maladroit, que je souhaite qu’il change de manière d’interpeller les uns les autres. Je ne tarde pas à m’apercevoir que je suis bien le seul à vivre cette sensation et que mon intervention casse un peu la dynamique. Le petit groupe est pour le moins surpris par mon intervention et essaie avec insistance de me faire rentrer dans les rangs de la majorité.

Non compris, non accueilli, je sens et entends en moi : « la moutarde me monte au nez ». C’est bien le cas ! La colère prend très vite de la place. Mon corps me semble trop petit pour la contenir. La tension que je ressens physiquement est forte. Je ne tiens pas sur ma chaise. Plus les personnes interviennent tour à tour pour justifier leurs attitudes, plus je sens la pression monter en moi. A cet instant, mon malaise est tel que je suis prêt à exploser. A cet apogée de mon malaise intérieur, je suis prêt à réagir. De deux choses, l’une :

  • Soit, je me laisse gagner par ma colère et la laisse prendre le pouvoir de toute ma personne en crachant toute mon agressivité
  • Soit, je me contiens, je me retire de la conversation, j’entre dans un silence pour le moins boudeur

Dans la première hypothèse, je passe en force. Je suis alors mené par ma colère avec l’illusion de me rendre justice, de réhabiliter mon bon droit. J’entre dans une bataille où il ne s’agit que de convaincre, c’est-à-dire vaincre l’idée de l’autre et qu’il reconnaisse la légitimité de mon souhait.

Dans la deuxième, j’ai la sensation de me museler, me taire et m’écraser, bref de capituler. Intérieurement je sens que j’étouffe la vie qui veut se dire. Je m’auto-asphyxie.

A ce repas, j’ai pris le temps de repérer ce paroxysme  qui m’accule à réagir. La moutarde me monte au nez, plus encore, j’ai la sensation d’être totalement tombé dans le pot tellement le malaise est fort. A cet instant, je prends conscience que je peux choisir de me laisser emporter par la colère hors de moi, ou bien rester le plus possible en équilibre dans cette relation.

phpers-exp-153-051_A4Je me mets une fraction de seconde au point mort. Je sens que la lutte est en moi, avant d’être avec les personnes avec qui je suis entré en bataille. Je descends un peu plus profond en moi. Je suis dans un peu plus de stabilité même si je ne peux rien calmer de ma souffrance. Le combat intérieur que je vis, prend alors une autre dimension. Me vient « ne parle pas de suite, sinon tu vas dire des choses qui ne sont pas justes et que tu peux regretter ». J’attends que la tempête se calme en moi. Mon intelligence perçoit le conflit qui se joue intérieurement, la peur est présente et une blessure d’hier s’est réveillée.

Bien qu’on m’invite à reprendre la parole, je réponds que je ne peux pas pour l’instant. Progressivement, je reprends pied intérieurement sur du solide, face à la forte violence que ma colère génère en moi. Ce faisant, un nouveau chemin d’expression se fait à l’intérieur de moi, qui est ni destruction de l’agresseur, ni capitulation, mais expression de mon malaise, de ma souffrance et de mon besoin. Malgré la tempête, je trouve au niveau de mon être, un espace et une force pour me dire sans me désunir avec une certaine souplesse. Je sens mon ouverture à l’autre se refaire peu à peu en moi. Je m’exprime en vérité tout en respectant l’autre et sa manière de concevoir ce temps de relation.

Rétrospectivement, je suis heureux d’avoir pu exister dans mon malaise en l’exprimant de manière constructive. La sensation que « la moutarde me monte au nez » m’alerte et m’ouvre à une meilleure gestion de mes moments de crise dans les relations. En le repérant, je me sens moins dans une impasse réactionnelle. J’apprends à gérer mes réactions disproportionnées en relation et je m’ouvre plus facilement à une alternative, celle de prendre le temps de me remettre au meilleur de moi pour revenir à la relation. Avec le recul, je prends conscience que ma vie profonde, comme en chacun de nous tous, est animée d’une sagesse et d’une intelligence étonnante. Il n’en reste pas moins qu’un travail de déchiffrage et de compréhension de ce qui a été touché en moi reste à faire. Mais, si je demeure dans ce lieu de vie en moi, je sens que j’ai là une belle occasion d’avancer dans mon cheminement.

Philippe CHARRIER, formateur agréé PRH

3 réflexions sur “ « Quand la moutarde me monte au nez » ”

  1. Merci Philippe pour ce fin décryptage de cette « bataille qui est en nous ». Je suis touchée parce que tu as pris le temps qu’il faut pour descendre « au meilleur de soi pour revenir à la relation ». J’aspire à me vivre ainsi !!

  2. L’expression qui me rejoint le plus lorsqu’une colère pointe est : « cela me met hors de moi »…Je me quitte, je ne suis plus en moi, ni avec moi, ni avec l’autre, ni avec le réel : l’imagination m’envahit, comme le dit si bien Philippe, attaquer ou fuir, attaquer pour anéantir le « déclencheur » par des arguments…ou même parfois, oser m’avouer le désir de le faire disparaître, de le « tuer » d’une manière ou d’une autre… « tuer » celui, celle ou ce que je prends pour la « cause » de ma colère… ainsi éviter de ressentir la douleur qui est là tapie au creux de moi, parfois bien enkystée. Ma colère est rempart, cuirasse, canon, fusil, tentatives de protections illusoires et meurtrières contre ce qui me fait si mal et que je ne peux aller rejoindre sur le moment.
    Mais, lorsqu’il me devient possible, avec bienveillance et non jugement, d’écouter ma colère elle devient alors un maître : me laisser conduire, au-delà du chagrin qui lui a aussi a besoin de se déposer, me laisser conduire vers ce précieux de moi qui a été touché, atteint…bien « heureusement » réveillé.
    Quel est-il ? Il est de ma couleur, il dit cet unique que je porte et qui ne trouve pas toujours, pas assez sa voie pour apparaître. Il est neuf, réjouissant, énergie de vie, moteur pour découvrir, avancer, incarner encore et encore ce spécifique de qui je suis ….con-sentir ainsi à recevoir et écouter nos colères comme des portes d’entrée privilégiées vers ce qui attend, appelle à exister : Chemin de Vie….

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